Lorsque l’on parle
à quelqu’un, soit par hasard et brièvement, soit dans une plus longue conversation, il n’est pas rare que l’on garde l’impression de n’avoir pas dit exactement ce que l’on voulait, d’avoir dit
quelque chose d’inexact ou de maladroit, de n’avoir pas eu le temps de préciser, peut-être de n’avoir pas été bien compris ; et puis, le temps de l’échange passe et ne laisse aucune trace.
Il y a de merveilleuses conversations, mais il faut une entente préalable et des conditions rares. Au contraire, écrire une lettre qui va s’en aller au loin trouver quelqu’un d’autre implique
toute une série de découvertes. On veut raconter une petite chose innocente, banale, on ne trouve pas le mot, on attend, on cherche mieux, on trouve un mot qui, enfin, est bien ; ou parfois,
la phrase s’embrouille, on comprend que ce n’est pas clair, on attend, on retouche, on améliore. Cet effort d’amélioration est si important ! Il couvre la joie du mot juste, de l’expression
qui fixe ce que nous avons éprouvé, qui lui donne une existence même pour autrui et on découvre que le maniement de la langue, auquel écrire une lettre vous entraîne, est aussi une sorte de
libération, en vous permettant de vous exprimer clairement et exactement. Mais en même temps je crois bien, d’après ma propre expérience, que souvent, en voulant écrire mieux ce que l’on a vu, ou
admiré, ou ressenti, on le découvre soi-même avec plus de précisions ; on s’aperçoit, en hésitant sur le mot, de ce qu’exactement on voulait dire et la pensée s’éclaire, le souvenir
s’illumine. En écrivant pour l’autre, en se donnant du mal pour être clair et être compris, on se comprend soi-même un peu mieux, ainsi que les expériences, mêmes innocentes, que l’on a voulu
raconter. L’effort pour écrire vous enrichit. Et puis, la lettre une fois écrite, demeure encore à nous : nous pouvons attendre et ne la poster que demain, le cœur satisfait ; mais
celle que nous recevons en réponse nous découvre à son tour quelqu’un d’autre, un lien qui s’est formé à travers la distance et qui peut durer, dont le témoignage subsiste. Qui de nous n’a pas à
un moment de sa vie ou à plusieurs moments, ou toujours, conservé dans un porte feuille, ou un sac, ou une poche, une lettre qui n’était pas un événement, mais qui était un contact avec
quelqu’un, un souvenir et une promesse : on la conservait comme si c’était presque par hasard, mais on y attachait secrètement un prix, comme à un lien avec quelqu’un et un lien dont on
conserve la trace.
Car, s’il s’agit d’une lettre, il est évident que l’autre compte, c’est une correspondance, c’est un pont jeté ; quelquefois on ne trouve pas dans son entourage immédiat la personne à qui on voudrait dire ceci ou cela et on attend en vain un écho, une réponse : la lettre est écrite pour quelqu’un de précis et amènera une réponse de ce quelqu’un ; en écrivant pour quelqu’un on choisit autrement ses mots, on s’adresse à une personne qui est plus ou moins cultivée, âgée, étrangère, différente, et l’on se présente en quelque sorte pour établir une relation. Inversement, cette lettre, la lettre de réponse, est une nouvelle découverte, la découverte d’une personne, la possibilité de lier amitié par delà les différences d’âge, de sexe, de métier, de nationalité, de religion. Je disais qu’écrire une lettre enrichit la compréhension que l’on a de soi-même, mais combien elle enrichit la connaissance que nous avons des autres et du monde ! Rien que le cachet de la Poste, rien que les timbres et déjà nous sommes en liaison avec un autre monde, qui nous accueille ! Il y a eu un certain nombre de romans par lettres : l’amitié par lettres, elle, est une merveille quotidienne. Et cette merveille nous est ouverte à tous.
Je parle ici de lettres, je voudrais ajouter, puisqu’il m’est arrivé d’écrire des livres, qu’il en est un peu de même avec tout ce qui est littérature. Que cela soit une grande joie de chercher le mot exact, de chercher à dire, à fixer ce que l’on a éprouvé est une évidence ; mais j’ajouterais que, même dans l’œuvre littéraire, qui est comme une grande lettre ne s’adressant à personne, il y a malgré tout des destinataires et il y a parfois des réponses et il y a ce lien extraordinaire de découvrir chez d’autres de la sympathie, une similitude d’idées, un même élan.
Je vous écris ce soir, à vous qui dirigez « L’Elan Nouveau des Citoyens », parce que je sais que vous avez fondé cet échange de correspondances entre des jeunes et des adultes, entre un pays et un autre pays. Vous avez appelé ce projet « Fraternité, j’écris ton nom… » en souvenir de la phrase célèbre qui disait « J’écris ton nom Liberté ». Mais à chaque lettre que vous allez faire écrire à des jeunes ou à des adultes vous écrirez, je crois, les beaux noms d’ouverture aux autres, de solidarité, et tout simplement d’amitié.
Jacqueline de ROMILLY
de l’Académie française